LES GUERRES DES MERS – La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde

En un temps où pullulent les études plus ou moins chimériques ou approximatives émanant de pseudo-experts en stratégie, voilà un livre qui vaut vraiment la peine d’être lu et médité. Le fait qu’il soit l’œuvre d’un chef d’état-major de la Marine en activité est déjà en soi un indice crucial : « Hannibal est à nos portes », disaient les Romains, et cet ouvrage démontre que, sans pouvoir ou vouloir toujours l’admettre, nous nous trouvons aujourd’hui exposés à une menace bien plus grave que celle du célèbre général carthaginois. Du reste, l’amiral Vaujour nous met, sans ambages, les points sur les i : « De nos jours, naviguer au sud de la mer Rouge signifie traverser de vastes espaces sous la menace permanente d’attaques terroristes, de drones ou de missiles. Il n’y a plus de zone de détente, nous sommes défiés partout ».

     Rédiger la synthèse d’une étude aussi complexe, aussi dense, aussi riche, n’est pas chose aisée. Imaginons-la comme une symphonie s’amplifiant progressivement du piano au crescendo. Les trois premiers des neuf chapitres (dont chacun est introduit par un souvenir personnel de l’amiral) s’adressent, en priorité, aux « terriens » (encore que les marins aient certainement des éléments à y glaner, ne serait-ce que pour rafraîchir et mettre à jour leurs connaissances). Ils exposent avec concision, clarté et exhaustivité, d’abord ce qu’est la mer « un espace de libertés », vital pour le commerce international, mais de plus en plus convoité, voire disputé; puis vient le métier de marin, avec ses spécificités (en particulier « l’esprit d’équipage », qui exige, non seulement la compétence professionnelle de chacun, mais la solidarité entre tous et l’interopérabilité) ; enfin, les missions de la Marine, si variées, si éclectiques (de la protection du commerce maritime à la lutte contre le narcotrafic et le sauvetage des naufragés) et si exigeantes en matière d’esprit de décision du commandement. Le quatrième chapitre aborde les ruptures technologiques nombreuses qu’ont, sinon suscitées, du moins considérablement accélérées la guerre russo-ukrainienne et le réarmement qui s’en est ensuivi, exigeant agilité et adaptation de la part de la Direction générale de l’Armement et des industriels de défense en matière de drones, de technologies futures, d’utilisation de l’intelligence artificielle, de révolution quantique. La menace russe est ensuite analysée : pour l’auteur, c’est LA menace à envisager en priorité, bien que la flotte de Moscou ait bien dégénéré depuis l’amiral Gorchkov, comme le prouvent ses pertes catastrophiques en mer Noire. La stratégie expansionniste, mais prudente et patiente, de la Chine fait l’objet du chapitre suivant, avec un gros point d’interrogation sur la valeur militaire réelle de sa flotte pléthorique. La puissance navale américaine, pour sa part, reste la première du monde, mais les deux coûteux échecs subis par les récents prototypes de navires de combat littoral et de destroyers de la classe Zumwalt doivent lui servir d’avertissement. À ce propos, l’auteur insiste à plusieurs reprises sur les relations d’estime et de confiance réciproques existant entre les Marines française et américaine. Quant à nos alliés européens de l’OTAN (chapitre 8), ils accordent une crédibilité flatteuse à notre Marine, ainsi que le prouve l’évacuation des ressortissants occidentaux lors de la guerre du Soudan (p. 183-185), où pas moins de dix-sept pays amis ont accordé à notre Marine une confiance sans réserves et d’ailleurs justifiée. Enfin, le dernier chapitre (« Être prêts ») est peut-être le plus important de l’ouvrage puisqu’il énumère les défis à relever au cours des prochaines années ; défis technologiques, bien sûr, mais aussi humains, avec la formation et le renouvellement des équipages des nouveaux bâtiments (sans abandonner, pour autant, ceux qui sont un peu moins perfectionnés). Remarquons toutefois, avec soulagement, que l’amiral Vaujour envisage ces problèmes avec un optimisme raisonné, puisqu’il déclare in fine que « notre Marine est crédible, opérationnelle et prête à être engagée en opération ».

     Il s’agit donc là d’un ouvrage essentiel en matière de compréhension de la situation, du rôle et des perspectives de notre Marine dans le monde actuel et futur. Il mérite, répétons-le, d’être lu et médité, non seulement par les marins, mais même par tous les Français soucieux de l’avenir de notre pays.

CV(H) Philippe HENRAT
Membre de l’Académie de marine
26/005/2026

LES GUERRES DES MERS– La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde
Amiral Nicolas Vaujour
Tallandier

Voir également la recension du CF(R) Ulrich-André RENAULDON

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