Les grandes personnes – Récits du naufrage de la Belle Héloïse
- Auteur LV(R) Matthias DANEL
- Publié dans Bandes-dessinées, Recensions
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Avec Les Grandes Personnes, Tehem signe une bande dessinée d’aventure aussi accessible que maligne, qui commence comme un récit de naufrage classique avant de basculer vers une fable humaniste, drôle, parfois cruelle, toujours profondément tendre. Après le naufrage de la Belle Héloïse, Émilien de Terrecourt de Barzavet, jeune héritier élevé dans les certitudes de son rang, échoue sur une île luxuriante en compagnie de Prudence, une vieille esclave. Très vite, l’île se révèle tout sauf déserte : elle est peuplée de créatures étranges, d’animaux imprévisibles, de tribus inconnues et surtout de géants, ces « grandes personnes » qui donnent au titre toute son ambiguïté.
Le récit joue avec un motif bien connu, celui du monde inversé à la manière des Voyages de Gulliver : l’être humain n’est plus au centre, les hiérarchies vacillent, les certitudes sociales, morales et coloniales se retrouvent observées à distance. Mais Tehem ne se contente pas de moderniser un imaginaire d’aventure. Il l’habite d’une sensibilité contemporaine, en faisant de l’île un miroir grossissant des rapports de domination. La taille physique devient métaphore du pouvoir : ceux qui se croient grands ne le sont pas toujours, ceux que l’on traite comme des petits révèlent parfois une immense dignité.
La grande réussite de l’album tient à son équilibre. Les Grandes Personnes reste une BD tous publics, portée par l’action et l’humour mais elle n’édulcore pas les sujets qu’elle aborde. La survie, l’esclavage, la peur de l’autre, la violence des rapports de force, la place des enfants, des femmes et des dominés traversent l’histoire sans jamais l’alourdir. Le ton demeure vivant, souvent drôle, parfois mordant. Certaines scènes ont la dureté des contes : on y rit, puis l’on comprend soudain que ce rire cache une vraie gravité.
La construction en récits ou chapitres centrés sur plusieurs personnages donne à l’album une ampleur chorale. Chaque point de vue enrichit l’île, ses peuples, ses rites, ses peurs et ses malentendus. Tehem montre combien la rencontre avec l’autre est rarement simple : elle passe par la méfiance, les erreurs d’interprétation, les gestes maladroits, parfois la brutalité. Mais elle peut aussi ouvrir un espace de coopération, d’amitié et de transformation. L’album ne prêche jamais lourdement ; il raconte, met en scène, laisse le lecteur comprendre.
Graphiquement, Tehem déploie un univers très généreux. La jungle, les plages, les falaises, les villages, les animaux fantastiques et les géants composent un décor dense, immédiatement séduisant. Le dessin conserve une expressivité, lisible, très efficace pour un lectorat familial, tout en sachant devenir spectaculaire dans les grandes scènes de tempête, de naufrage ou de poursuite. Les couleurs participent pleinement au récit : les violets nocturnes, les jaunes chauds, les verts de la végétation et les bleus marins installent une atmosphère à la fois exotique, inquiétante et merveilleuse.
On pourra trouver que l’album brasse beaucoup d’éléments : récit maritime, satire sociale, conte philosophique, aventure fantastique. Mais cette profusion fait aussi son charme. Les Grandes Personnes avance comme une exploration, avec le plaisir constant de la découverte. Le lecteur passe d’une situation comique à une scène de danger, d’un gag visuel à une intuition plus grave, sans que le récit perde son énergie.
Au fond, Les Grandes Personnes est une bande dessinée sur la rencontre et sur la possibilité de changer de regard. Elle rappelle que grandir ne consiste pas seulement à devenir plus fort, plus savant ou plus puissant, mais à apprendre à reconnaître l’autre comme un égal. Derrière ses airs d’aventure tropicale pleine de créatures extravagantes, l’album parle de liberté, d’écoute, de transmission et de responsabilité.
C’est une œuvre généreuse et vive, capable de plaire aux jeunes lecteurs par son souffle d’aventure et aux adultes par la finesse de ses sous-textes. Une fable tous publics, à la fois drôle, cruelle et lumineuse, qui prouve que la meilleure bande dessinée jeunesse n’est jamais simpliste : elle sait divertir sans renoncer à penser.
LV(R) Matthias DANEL
21/06/2026
Les grandes personnes– Récits du naufrage de la Belle Héloïse
Tehem
Dargaud

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